Le mode simultané désigne une organisation scolaire où le maître s’adresse en même temps à un groupe d’élèves réunis par niveau. Cette forme d’enseignement, dominante dans l’école française depuis le XIXe siècle, n’a pas d’inventeur unique. Sa codification résulte d’un processus collectif, mêlant congrégations religieuses, décisions ministérielles et querelles pédagogiques.
Jean-Baptiste de La Salle et la matrice du mode simultané
La pratique d’enseigner simultanément à un groupe d’élèves classés par niveau existait bien avant toute formalisation officielle. Les Frères des Écoles chrétiennes, fondés par Jean-Baptiste de La Salle à la fin du XVIIe siècle, en ont posé les bases concrètes.
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Leur Conduite des écoles chrétiennes, rédigée dès les premières décennies du XVIIIe siècle, décrit un fonctionnement où le maître dispense la leçon à l’ensemble de la classe. Les élèves sont regroupés selon leur progression, et le maître contrôle directement l’apprentissage. Ce modèle s’oppose à l’enseignement individuel, où chaque enfant attend son tour pour recevoir l’attention du maître.
La Salle n’a pas théorisé le mode simultané comme concept abstrait. Il a mis en place un dispositif pratique, pensé pour accueillir un grand nombre d’enfants pauvres dans les écoles gratuites. La structuration en groupes de niveau, l’emploi du temps cadencé, la discipline collective : tout cela préfigure ce qui deviendra, un siècle plus tard, la norme scolaire française.
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Codification officielle du mode simultané sous le ministère Guizot
Le passage d’une pratique congréganiste à une méthode pédagogique officielle s’opère dans les années 1830. François Guizot, ministre de l’Instruction publique à partir de 1832, joue un rôle déterminant dans cette institutionnalisation.
Sylvie Jouan, dans ses travaux sur le « moment Guizot », souligne un paradoxe. Guizot avait d’abord milité pour le développement de l’enseignement mutuel au sein de la Société pour l’Instruction Élémentaire. Une fois au ministère, il fait entériner le mode simultané comme méthode pédagogique officielle.
La loi Guizot et ses prolongements réglementaires
La loi du 28 juin 1833 oblige chaque commune à entretenir une école primaire, sans prescrire explicitement le mode simultané. Ce sont les textes réglementaires qui suivent, les circulaires et les programmes des écoles normales d’instituteurs, qui ancrent le simultané comme référence.
Le mode simultané devient la norme par voie administrative, pas par un acte fondateur unique. Les écoles normales formaient les futurs maîtres à cette méthode, ce qui a suffi à marginaliser progressivement les autres modes.
Mode simultané et enseignement mutuel : la querelle pédagogique du XIXe siècle
Pour comprendre pourquoi le simultané a été choisi, il faut examiner ce qu’il a remplacé. L’enseignement mutuel, popularisé en France au début du XIXe siècle sur le modèle de Lancaster et Bell, reposait sur un principe différent : les élèves les plus avancés (les moniteurs) transmettaient les leçons aux plus jeunes, sous la supervision du maître.
- L’enseignement mutuel permettait d’instruire un très grand nombre d’élèves avec un seul maître, ce qui le rendait économiquement attractif pour l’État.
- Le mode simultané exigeait davantage de maîtres formés, mais plaçait l’enseignant au centre de la transmission, garantissant un contrôle direct sur le contenu et la discipline.
- Le mode individuel, le plus ancien, consistait pour le maître à s’occuper d’un seul élève à la fois pendant que les autres attendaient. Il était déjà considéré comme inadapté aux écoles accueillant des dizaines d’enfants.
L’article « Simultané » du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, publié en 1911, présente ces trois modes comme les formes historiques fondamentales de l’organisation scolaire. Buisson ne désigne aucun auteur unique du mode simultané, le traitant comme une évolution collective de la pratique enseignante.
Formalisation ou réinterprétation administrative d’une pratique existante
Attribuer la « paternité » du mode simultané à une seule personne relève d’un raccourci. La pratique elle-même précède de loin sa formalisation. Les Frères des Écoles chrétiennes la mettaient en oeuvre depuis plus d’un siècle quand Guizot l’a institutionnalisée.
Ce que le ministère Guizot a réellement fait, c’est transformer une pratique congréganiste en politique publique d’éducation. La formalisation a consisté à normaliser le mode simultané par la formation des maîtres, pas à inventer un mode d’enseignement nouveau.
Pourquoi le simultané a supplanté le mutuel
Le choix n’était pas seulement pédagogique. Sylvie Jouan explore les justifications politiques et idéologiques de cette décision. L’enseignement mutuel, associé aux milieux libéraux et protestants sous la Restauration, portait une dimension émancipatrice que les autorités de la monarchie de Juillet trouvaient difficile à contrôler.
Le mode simultané, ancré dans la tradition catholique des Frères, offrait un modèle d’autorité magistrale plus compatible avec les objectifs de l’État. Le maître unique face à sa classe est aussi une figure d’ordre social.

Le Dictionnaire Buisson et la trace écrite du mode simultané
Ferdinand Buisson, dans son Nouveau dictionnaire de pédagogie (1911), consacre un article à l’enseignement simultané qui reste une source de référence. Le texte décrit le mode simultané comme le fait d’ordonner l’école de manière que tous les élèves, ou une partie notable, reçoivent ensemble l’enseignement sur les diverses parties du programme.
Buisson distingue clairement le simultané de l’individuel (la leçon faite à un seul) et du mutuel (la leçon transmise par des condisciples). Il mentionne aussi un mode mixte, compromis entre mutuel et simultané.
L’article du Dictionnaire Buisson est descriptif, pas attributif. Aucune paternité n’y est revendiquée pour un pédagogue précis. Le mode simultané y apparaît comme une forme d’organisation « aussi ancienne que le monde », selon la formule du texte, dès qu’un homme a pris la parole devant un groupe pour enseigner.
Le mode simultané n’a donc pas d’auteur au sens strict. Sa codification dans l’école française résulte de la convergence entre les pratiques des Frères des Écoles chrétiennes, la politique éducative de Guizot et la normalisation par les écoles normales d’instituteurs. Chercher un inventeur unique revient à confondre la formalisation administrative d’une méthode avec sa création, deux processus que l’histoire de l’éducation en France invite à distinguer nettement.

